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Le travail ne protège pas de la précarité. Entretien avec le Haut-Commissaire au Plan


«La seule référence au salaire ne suffit pas à juger du revenu global». Les travailleurs sans qualification sont les plus exposés à la pauvreté Le fait d’avoir un job n’immunise pas contre la pauvreté. La pauvreté laborieuse (et pas statistique) frappe surtout les salariés non qualifiés, ceux-là mêmes dont les possibilités de mobilité et d’ascension sociales sont bloquées. Et ce sont aussi ceux qui forment le plus gros contingent des bas salaires. Dans cet entretien exclusif, Ahmed Lahlimi, haut-commissaire au plan, décrypte ce phénomène qui touche des milliers de travailleurs plongés dans la précarité.


Le travail ne protège pas de la précarité. Entretien avec le Haut-Commissaire au Plan
L’Economiste: Quel est le seuil monétaire de la pauvreté utilisé par le HCP dans ses enquêtes? Sur la base de quels critères a-t-il été défini?

- Ahmed Lahlimi: Le HCP mesure le seuil de pauvreté par le minimum requis en dépenses alimentaires par référence aux normes fixées par l’OMS-FAO, majoré par une allocation des dépenses non alimentaires calculée conformément à l’approche de la Banque mondiale. Le minimum requis en dépenses alimentaires est le coût du panier alimentaire fournissant 1.984 kcal par personne et par jour. Exprimé par personne et par an, le seuil de la pauvreté est aujourd’hui de 4.037 dirhams par an en milieu urbain et de 3.758 dirhams en milieu rural.

- L’approche de la Banque mondiale -moins de 2 dollars US en parité de pouvoir d’achat par jour et par personne- vous paraît-elle encore pertinente? Sinon, pourquoi?

- La Banque mondiale, tout comme le Pnud, mesure la pauvreté monétaire à deux seuils internationaux exprimés en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA) du dollar américain ($ US). Ces seuils s’établissent à 1,25 et à 2 dollars US PPA par jour et par personne. Selon la Banque mondiale, un dollar US PPA vaut 4,88 dirhams. Sur cette base, le taux de pauvreté au Maroc, mesuré à 2 dollars US PPA, se situe à 8,2% en 2007, soit un niveau comparable à celui mesuré à l’aune du seuil national, qui est, je le rappelle, de 8,9%.

- 43% des travailleurs déclarés à la CNSS ont un salaire inférieur ou égal à 2000 DH bruts. Au regard du coût de la vie, peut-on considérer qu’il s’agit de travailleurs pauvres? Et que le fait de travailler ne protège pas contre la pauvreté?

- La référence au seul salaire ne préjuge pas du revenu global du salarié. D’autres sources que le salaire peuvent exister. Par ailleurs, dans le cas où le salaire est la seule source de revenu du chef de ménage, il faut tenir compte de l’existence d’éventuels contributeurs aux dépenses du ménage (épouse et fils vivant sous le même toit). Dans le cas où le soutien économique d’un ménage moyen (5 membres) se réduit à un seul salarié, ce dernier doit totaliser un revenu annuel de l’ordre de 20.000 dirhams, soit 1.667 dirhams par mois, pour échapper à la pauvreté, et de plus de 30.000 dirhams (2.500 DH par mois) pour ne pas vivre dans la vulnérabilité. Il est donc bien évident qu’un travail mal rémunéré ne protège pas de la précarité.

- Avez-vous relevé cette précarité dans vos enquêtes sur la consommation des ménages?

- Les résultats de l’étude sur la consommation montrent que le risque de pauvreté s’explique, à la fois, par des facteurs quantitatifs et qualitatifs. Sur le plan quantitatif, au Maroc, un ménage moyen (près de 5 membres) regroupe 1,8 personne active. Il court un faible risque de pauvreté quand plusieurs de ses membres actifs disposent d’un travail. C’est, en fait, sur le plan qualitatif de la main-d’œuvre, celui des aptitudes professionnelles, que se pose la question de la pauvreté des personnes pourvues d’un emploi. L’étude que vient de publier le HCP sur la dynamique de la pauvreté montre que la contribution des travailleurs illettrés au niveau de vie des ménages est de plus en plus faible. En 1985, l’augmentation d’une unité du nombre d’actifs occupés répondant à ce profil améliorait la consommation du ménage de 4,1%. En 2007, cette augmentation n’améliorait la consommation du ménage que de 1,5%. Ceci montre que la pauvreté laborieuse est caractéristique des travailleurs sans qualification ou aptitude professionnelle et que c’est par un relèvement du niveau des ressources humaines que l’on peut lutter contre cette forme de pauvreté.

- Quelles peuvent être les conséquences de la persistance ou du développement de ce phénomène de travailleurs pauvres sur le plan social et économique?

- La pauvreté laborieuse constitue une limite fondamentale des théories soutenant qu’une croissance économique garantirait, seule, par le biais de l’effet-diffusion sur l’emploi, la réduction des inégalités et de la pauvreté. En tout état de cause, les tendances constatées par le HCP ont déjà montré que la sortie de la pauvreté n’est pas tributaire du seul emploi de la main-d’œuvre. L’éducation-formation joue un rôle fondamental à ce niveau. Le taux de pauvreté est pratiquement nul (0,4%) parmi les ménages dirigés par une personne de niveau d’études supérieures, contre 12,1% pour ceux dont le chef est sans niveau scolaire.

Propos recueillis par Abashi SHAMAMBA - Édition N° 3164 du 07/12/2009


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