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«Il n'y a pas de sortie de crise mais plutôt une résistance à mieux organiser». Interview • AHMED LAHLIMI, Haut Commissaire au Plan



«Il n'y a pas de sortie de crise mais plutôt une résistance à mieux organiser». Interview • AHMED LAHLIMI, Haut Commissaire au Plan
LE MATIN : Pouvez-vous nous donner une idée sur la vocation aujourd'hui du Haut commissariat au Plan ?
 
AHMED LAHLIMI : Il faut se féliciter que, grâce à la volonté royale, notre pays dispose aujourd'hui d'un cadre de production de l'information statistique et économique, des études socioéconomiques et des évaluations des politiques dans plusieurs domaines. Et ce dans des limites de liberté et d'autonomie qu'aucune autre institution financée par un gouvernement n'arrive à avoir. Dans ce cadre, le HCP a su faire les efforts pour être au niveau de cet objectif national. Cela veut dire la mise à niveau de l'appareil statistique, l'aligner sur les normes internationales, étudier les différents aspects de l'économie du pays, en suivre l'évolution sur le plan de la conjoncture, des prévisions économiques, de l'amélioration des outils, l'analyse des évaluations par des modèles sur lesquels nous avons travaillé pendant longtemps. Cela veut dire aussi mettre notre comptabilité nationale dans une situation de pouvoir fournir au pays l'ensemble des agrégats mais aussi l'ensemble des relations entre les différents agents économiques dans différents secteurs économiques et pouvoir analyser la structure et l'évolution de la production du pays mais également la répartition de la valeur ajoutée entre les agents économiques, sans oublier la fourniture de tableaux de synthèse qui permettent d'avoir une situation agrégée de la production et de la distribution des revenus. L'autre aspect est de veiller à suivre la politique du pays en matière d'emploi, de construction, de répartition et tous les aspects sociaux et établir, à défaut de plans qui ne sont plus adaptés aux contextes national et international, des prospectives sectorielles et nationales qui permettraient au pays et aux différents opérateurs économiques et sociaux de pouvoir d'inscrire dans une vision à long terme tenant compte des défis qui se posent au pays pas seulement dans l'immédiat mais ceux qui vont venir. Un Haut commissariat au plan est une institution originale quand on le compare à des institutions similaires dans d'autres pays. Il est aujourd'hui reconnu, apprécié et consulté par tous les partenaires étrangers et toutes les institutions internationales.
 
Cela sous-tend-il que vous disposez de plus de moyens qu'auparavant ?
 
Je vais vous dire franchement que nous disposons de moins de ressources qu'au moment où j'étais arrivé. Nos crédits ont baissé d'au moins 15% à cause des restrictions budgétaires qu'ont subi presque tous les autres départements. Mais nous avons compensé par d'autres sources. Ces dernières viennent notamment de l'extérieur étant donné l'output qu'il attendait de son aide. Il s'agit du PNUD, du FNUAP et de la valorisation de l'expertise au sein du HCP souvent financée par l'extérieur notamment les Nations unies, l'UE et d'autres organismes. L'indépendance dont nous avons pu bénéficier, sous la couverture du Haut patronage de Sa Majesté, a souvent limité les difficultés. Cette année, nous avons pu trouver les financements qu'il faut aux projets que nous avons présentés au ministère des Finances.
 
Vous avez établi des scénarios de prévoyance des répercussions de la crise financière mondiale sur l'économie nationale. Qu'en est-il au juste ?
 
Il faut signaler que nous avons attiré l'attention sur les répercussions de la crise financière durant les trois premiers mois de 2009. D'abord, parce que nous avons remarqué une contre-performance dans plusieurs secteurs sachant que dans le domaine des prévisions trois mois ne sont pas suffisants pour établir un diagnostic. Mais cela montre un point d'inflexion qui doit être confirmé durant le deuxième trimestre. Nous avons dit ensuite que nous sommes devant une tendance qui a continué à se confirmer jusqu'à maintenant. La crise venait d'abord de la diffusion sur l'économie réelle, mais ce n'est pas le cas pour le Maroc. Pour nous, il n'y a pas de sortie de crise mais plutôt une résistance à mieux organiser. La sortie de crise doit intervenir à l'international. Au Maroc, nous avions à gérer au mieux nos forces et faiblesses dans un contexte donné, celui de 2009, mais en réfléchissant à 2010. Si nous étions sûrs que cette crise allait intervenir en 2009, nous aurions les moyens pour en sortir. Mais pour la gérer dans le contexte actuel, il faut avoir les yeux rivés sur 2010 et 2011 en améliorant dans l'immédiat ce qui peut dégrader nos performances sur le plan de la croissance, profiter de ce qui nous est donné cette année dans le secteur agricole. L'agriculture va vers un saut de 28% mais qui va être ramené à un taux de 25% en raison de la dégradation de la pêche. Nous avons aussi une situation mauvaise qui est celle des mines depuis fin 2008 et cela va continuer. Et ce à cause de la situation internationale mais également à cause de la stratégie de gestion devant la crise que le Maroc a adoptée. Il y a par contre des secteurs qui vont baisser à cause d'un simple réajustement. C'est le cas du BTP qui a connu depuis le début de l'année un tassement, des télécoms, etc.
 
Mais le tableau est-il totalement sombre pour autant ?
 
Il y a, par contre, des secteurs qui vont résister comme celui de l'énergie, de l'industrie qui dans sa baisse continuera à tenir le coup. Globalement, au lieu des 5 ou 6% de croissance prévue dans le secteur non agricole, nous pouvons s'attendre à 3,2 ou 3,5%. C'est effectivement une baisse très forte mais qui sera compensée par la croissance de l'agriculture et globalement je crois que l'on restera autour de 6%. Performance de l'agriculture aidant, je pense aussi que la consommation des ménages va augmenter de 8%, soit plus qu'elle ne l'a fait l'année dernière. Ce sera l'un des leviers de la croissance. Par ailleurs, la politique budgétaire par les augmentations des salaires et l'investissement, qui croîtra de 10%, vont jouer un rôle déterminant. Toutefois, il faut rester vigilant car la situation dans le monde ne semble pas connaître une relance particulière. Les prévisions mondiales deviennent de plus en plus pessimistes. On parle d'une baisse de croissance de 3,1%. Le commerce extérieur va baisser de 11%. Ceci dans un temps où l'on n'est pas sûr que les pertes de valeur du système financier mondial seront ce qu'elles sont aujourd'hui. Bien sûr le G20 est venu à la rescousse et un certain nombre de financements débloqués par relances successives se feront au fur et à mesure. Il y a aussi des mécanismes de financement nouveaux. Mais est-ce que tout cela arrivera-t-il à juguler la dépression internationale ? Ce n'est pas encore évident. Ceci étant, ces conséquences ne vont pas être uniquement économiques. L'impact sur des pays pauvres risque d'être catastrophique sur leurs économies, voire sur leur stabilité politique et sociale. Ce qui peut faire renaître des conflits ethniques et parfois amener à des changements dans les systèmes politiques pouvant aller vers des renoncements aux balbutiements de la démocratie. Rien n'exclut aussi que certains pays habitués à être gavés par les pétrodollars et se trouvant dans une situation de difficulté ne soient tentés d'évacuer ces difficultés en créant des conflits régionaux. Voilà tout un monde dans lequel nous devons nous inscrire. Cela veut dire qu'il ne faut pas qu'on se réjouisse au-delà du nécessaire de la situation plus ou moins favorisée que nous avons en 2009. Au contraire, il faut avoir une cohérence de vision entre tous les opérateurs socio-économiques du pays. Les avantages que nous procure la situation doivent nous inciter à investir beaucoup plus que consommer. Investir dans ce qui nous permettrait d'abord de limiter les effets de la crise, sans perdre de vue les secteurs qui nous permettrons demain d'augmenter notre compétitivité. La crise poussera vers une hiérarchisation des secteurs qui ont jusqu'ici prévalu. Les secteurs financiers qui ont été jusqu'à présent de grandes sources de profit et qui ont eu un comportement arrogant, corrupteur et qui grâce à la dynamique du profit à la recherche du profit se sont décrochés complètement des secteurs de l'économie réelle. Ces derniers vont reprendre le dessus et l'investissement ira vers de nouveaux secteurs comme les énergies renouvelables, l'automobile, les technologies de production propre, l'agriculture, etc. De plus en plus, ce sont ces secteurs qui auront du poids dans la décision politique. Nous sommes aussi dans un contexte de changement des rapports de force sociaux dans les pays développés. Ces secteurs vont poser de nouvelles barrières para-douanières. De plus en plus, on va se couvrir en refusant certains produits agricoles parce qu'ils n'obéissent pas aux normes bio. Il va y avoir de nouvelles exigences qui risquent d'être des obstacles aux exportations de certains pays. Au Maroc, je pense que l'essentiel des secteurs sur lesquels le pays mise sont bien choisis. J'en cite, l'agriculture, la formation, la santé, les industries et, chose importante, la lutte contre l'inégalité sociale qui sera une importante source de croissance.
 
Venons-en au sujet de la guerre des chiffres que l'on constate depuis quelques années entre le HCP, le gouvernement et d'autres organismes. Le décideur comme le simple citoyen se trouvent souvent devant une multitude de statistiques et d'estimations sans savoir à quel saint se vouer…
 
Je voudrais d'abord faire une précision. Tous les chiffres que nous produisons que ce soit sur l'emploi, les prix à la production, la croissance, les inégalités sociales, la répartition, sont repris par Bank Al-Maghrib, mis sur le site du FMI, pris en compte par l'OCDE, etc. Car, tout simplement ils sont faits sur la base des normes internationales, d'enquêtes et non pas sur des spéculations. Reste une chose, à savoir les prévisions de la croissance, que nous basons sur des enquêtes trimestrielles que l'on rectifie au fur et à mesure. Quant au ministère des Finances, au début de l'année, il est obligé de faire la Loi de finances qu'il est obligé de baser sur des prévisions. Souvent, il prend les nôtres et les adapte en fonction de l'équilibre général qu'il cherche. Lorsque la Loi de finances passe au Parlement, nous rectifions pour tenir compte de l'impact des politiques que contient le Budget. Ainsi, nous ajustons en janvier notre estimation prise en août. La troisième source de production des statistiques après le HCP et le ministère sont les organismes privés de prévision. Mais lorsque nous produisons les chiffres trimestriels de la croissance sur la base de la comptabilité nationale, tout le monde reprend. Laissez-moi vous donner les écarts de prévision sur cinq ans entre le HCP et les différents organismes. Pour les Finances, il y a un écart de 1,1 pour les organismes privés, 0,9 et pour le HCP, 0,3 seulement. Mais il y a eu des moments de grande crispation qui relèvent du contexte politique. Un gouvernement qui vient d'arriver, les résultats sur le chômage, l'inégalité, la croissance ne correspondent pas souvent à ses attentes et cela énerve. Ajoutez à cela que nous étions à un moment dubitatifs sur l'utilité et la pertinence d'un plan. On a constaté que certaines tendances et personnalités politiques considéraient qu'on n'avait pas raison d'exister. Il y a aussi tout le secteur qui vit de la rente.
 
Les rentiers au Maroc n'étaient pas toujours favorables à des évaluations de la performance, la compétitivité, les problèmes de l'inégalité. Ils voulaient continuer à vivre cachés. Là encore, le Souverain nous a soutenus en nous mettant à l'abri de toute influence. Nous n'avons jamais reçu aucune instruction pour mener telle étude et par une autre ou donner tel type d'information et c'est ce qui fait que nous sommes aujourd'hui membre de la NSDD qui est la norme spéciale de diffusion des donnés. Nous avons des conventions avec le FMI pour sortir à des moments précis et nous sommes un membre influent au sein de la commission des statistiques relevant de l'ONU.
 
Qu'en est-il au juste de l'étude que vous êtes en train de mener sur la classe moyenne ?
 
D'abord je voudrais signaler que notre comptabilité nationale s'appuie sur des normes définies par les Nations unies et bientôt nous passons à des chiffres basés sur l'année 2006. Ensuite, tous les cinq ans, nous allons changer de base. Primo, tous les cinq ans, il faut faire une étude pour voir comment les structures économiques ont changé. Secundo, nous avons fait l'enquête sur les revenus et la consommation des ménages. Tertio, il faut actualiser les données sur l'informel et les résultats seront rendus publics bientôt. Vient ensuite, l'enquête de conjoncture auprès des ménages que nous menons pour la première fois. Nous faisons aussi une autre enquête sur les ONG et il y a également celle sur la violence contre les femmes qui est beaucoup plus sociale. La prospective est, aussi, une chose très importante. Nous avons travaillé sur un modèle d'équilibre général en micro-simulation. Cela veut dire que l'on va pouvoir à partir des politiques macro connaître leur impact au niveau microéconomique. Ce sera un outil extrêmement important d'évaluation des politiques a priori ou a posteriori qui nous a demandé un travail de trois années pour le mettre en place. Il permettra de connaître l'impact réel de décision comme celle liée à la redistribution de la richesse à titre d'illustration.
 
Quels sont les critères que vous avez utilisés pour traiter la classe moyenne et quelle est sa définition selon vous ?
 
Par définition, une classe moyenne c'est une classe dans une répartition donnée des revenus. Elle se situe dans le cadre d'un niveau donné du revenu national et dans le cadre de la répartition de ce revenu. De telle sorte qu'on ne peut pas dire que nous avons la même classe et le même niveau de la classe moyenne qui est en France. Ce serait ridicule parce que les revenus ne sont pas les mêmes. Donc une classe moyenne par définition, c'est une classe qui se situe entre deux pôles. Ces deux pôles, pendant longtemps, étaient des pôles idéologiques. C'était la vision idéologique héritée de Marx. Il y a la bourgeoisie, le prolétariat.
 
Entre les deux il y a des intermédiaires qui sont dans le commerce, l'administration… qui jouent un rôle plus au moins d'appui au capitalisme. Ils se positionnent selon que leur situation s'améliore ou se détériore. Ils vont appartenir à ce pôle ou à l'autre. C'est une masse informe souvent dénigrée… Ça continuait pendant longtemps et entretenait toute une approche de la classe moyenne. La deuxième on peut la rattacher à Weber. Lui ne pensait pas y avoir de problèmes au niveau de la détention des moyens de production et le prolétariat. C'est l'accès au prestige, aux faveurs de prestige social, qui était important. C'est dan ce cadre qu'on a commencé à voir les catégories des intellectuels, des professeurs… qui arrivent à avoir une partie du pouvoir symbolique. Eux aussi ont un certain pouvoir. L'on a commencé donc à voir toutes ces techno structures qui se développent et qui ne sont pas toujours détentrices des moyens de production. Mais qui gèrent et qui donnent un certain pouvoir. On a donc commencé à avoir des analyses par segment de populations dans une polarisation qui se situe autour des pouvoirs dans les différents secteurs et puis selon les revenus. Au fur et à mesure que les pays se développaient, les pays anglo-saxons notamment, et les pays européens s'y est introduite une autre approche. Il s'agit des études sociologiques qui ont un caractère d'analyse électorale. La classe moyenne devenait de plus en plus une catégorie dont le revenu augmente et qu'on considère comme une classe qui accède à des revenus et à des modes de consommation qui sont plus au moins homogènes ressemblant aux grandes classes. Elles constituent ainsi une part importante de l'électorat. Il faut essayer d'aller la comprendre voir comment elle vote et à quoi elle aspire, ses revendications, ses modes de production. Soit pour des raisons électorales soit pour des raisons commerciales pour vendre des produits, des équipements… On essaye donc de calculer tout cela. Comment on fait dans le monde maintenant à ce niveau ? Il y a deux voies. Il y a la voie de ce qu'on peut appeler une approche par un critère subjectif. C'est de faire une enquête et de dire à la population où est ce que vous vous situez ? Est-ce que vous êtes dans la classe pauvre, moyenne, riche relativement riche trop riche, etc. ? A partir de cela on définit la classe moyenne. C'est-à-dire à partir de la vision que les gens ont de leur appartenance et leur sentiment d'appartenance.
 
Est-ce qu'il n'y a pas un critère qui se réfère au revenu ?
 
Nous y arrivons. Cela est une approche qui est utilisée en se référant à l'appartenance de la population. La deuxième approche est une approche par les revenus. Cette approche permet de dire que dans une répartition de revenu nous allons prendre une médiane qui divise tout le monde en deux. Nous allons prendre une partie en dessous de la médiane et une partie au-dessus de la médiane. On va dire que c'est cela la classe moyenne. Combien au-dessous et combien au dessus ? Ce sont des choix. Très souvent on fait 0,75 de la médiane. Nous avons opté pour la première est la deuxième approche. Seulement, la deuxième approche nous donne une situation à un moment donné. Il faut qu'on ait plusieurs références, plusieurs points de repères pour voir comment les choses évoluent. Comme nous n'avons pas de données sur les revenus, nous avons autre chose de très important, les niveaux de vie, sur trois années : 1985, 2001 et 2005. Nous avons essayé de voir à partir de ces niveaux de vie comment la classe moyenne se définit et comment elle a évolué, quels sont les facteurs qui sont favorables à la classe moyenne, les facteurs qui lui sont défavorables… Tout cela se passe dans le cadre d'une société donnée avec ses inégalités. Nous avons donc été obligés d'étudier les inégalités et de voir quels sont les facteurs qui ont joué dans l'évolution de la classe moyenne. Nous avons constaté quelque chose qui est quand même important. C'est que depuis 1985 jusqu'à aujourd'hui les politiques qui ont été suivies ont profité aux classes les plus pauvres et aux classes les plus riches. Elles ont profité à la classe moyenne mais moins que les autres classes. La conclusion à laquelle nous arrivons c'est que sans une politique spécifique pour la classe moyenne on ne pourra pas la renforcer.
 
La question reste donc d'ordre politique ?
 
La politique pour renforcer la classe moyenne c'est d'abord la croissance. Mais on a constaté qu'elle profite aux deux autres classes. Plus on réduit la pauvreté, plus la classe moyenne se renforce par le bas. Ce n'est pas suffisant car il faut quelque chose de spécifique pour que la classe moyenne, non seulement se renforce par le bas, par la lutte contre la pauvreté, mais qu'elle se renforce aussi par le haut. C'est ainsi que nous allons donner les facteurs que nous avons. Ce sont des facteurs obtenus à partir des constats d'une évolution historique. Nous avons un constat à partir d'une analyse globale macro et micro économique des résultats obtenus grâce à un travail sur l'impact des politiques publiques. Cela s'appelle l'impact sur les politiques publiques…
 
Le Maroc dispose donc d'une classe moyenne ?
 
Bien sûr. Tous les pays disposent d'une classe moyenne.
 
Quelle est la part de cette classe parmi les autres ?
 
Nous essayons de voir son évolution en ce qui concerne son importance et en ce qui concerne ses revenus. On essaye aussi de voir ses caractéristiques et son comportement, ce qu'elle est et ce qu'elle fait.
 
Est-ce qu'on peut parler d'un pourcentage ?
 
Bien sûr il y a toujours un pourcentage.
 
Combien ?
 
Probablement plus que la moitié des Marocains. A ce niveau je dois dire qu'il y a deux moyens pour définir la classe moyenne. Il y a ce qu'on appelle l'approche descriptive. C'est celle de l'unité des revenus. Son inconvénient c'est qu'elle accroît les classes aisées en nombre et en pourcentage. Elle crée un hiatus très fort entre la classe moyenne et les plus pauvres. Puis, il y a la méthode extensible.
Elle est utilisée pour qu'une politique spécifique à la classe moyenne puisse intégrer dans cette classe le maximum de bénéficiaires. C'est cela son objectif.
Cette deuxième approche est la plus pertinente pour un pays qui veut renforcer sa classe moyenne.
 
Pouvez-vous nous dire quel est le chiffre de la pauvreté pour pouvoir jauger le taux de la classe moyenne ?
 
Il est de 9%. La pauvreté, entre 2001 et 2007, a diminué de 15,3% à 8,9% au niveau national. De 7, 6% à 4,8% en milieu urbain et de 25,1% à 14,4% en milieu rural. Ce qui laisse voir que la pauvreté est d'abord rurale.
 
Est-ce qu'il y a des stratégies de développement rural ?
 
C'est là justement l'essence de l'orientation royale qui vise doublement la lutte contre la pauvreté d'un côté et le renforcement de la classe moyenne. Ce sont des orientations fortes, extrêmement pertinentes pour la situation où nous nous trouvons. Mais les programmes et la gestion sur le terrain, les outils qu'il faut utiliser, c'est à quoi nous réfléchissons. Nous allons essayer par le biais d'un programme de donner quelques pistes pour arriver aux objectifs tracés. Notre rôle, c'est qu'à chaque fois qu'il y a des orientations royales, nous donnons des outils pour la gestion. Au niveau de notre pays, l'orientation à donner à l'économie et au type de société, c'est-à-dire le type de société globale, est définie à partir des orientations du discours du Roi, de ses déplacements, des projets qu'il lance.
…
A partir de là il a défini un cadre général. Maintenant, un certain nombre d'actions sont menées. Elles sont souvent sectorielles. Une bonne gestion pour répondre à ces orientations c'est de savoir comment intégrer, et les politiques sectorielles et la macro économie mais aussi la micro économie et la micro société. Comment doit on faire pour que ces intégrations soient faites ? C'est le rôle d'un plan stratégique. Aujourd'hui, il n'y a pas un plan stratégique. Parce qu'un plan stratégique c'est un plan qui se situe autour de cinq, six ou sept ans. Ce sont principalement les programmes politiques qui doivent faire l'objet de la compétition électorale à chaque législation, puisque une législation c'est cinq ans. Dans quelle mesure les programmes qui sont apportés et exécutés par les majorités nées des élections vont faire des orientations royales un programme cohérent sur cinq ans, pour être évalué ultérieurement ? Nous donnons des instruments d'évaluation aux forces politiques et au gouvernement. Nous leur donnons un éclairage sur l'impact de telle ou telle politique. Toute évaluation des résultats de gestion peut être faites à partir de ces instruments. Cela nous ramène un petit peu aux questions politiques.
 
Justement, est-ce que vous ne sortez pas de vos compétences en donnant des instruments politiques aux majorités… ?
 
Non, nous sommes une institution d'éclairage de la décision politique. Elle peut être utilisée, entendue exploitée comme elle peut être omise ou occultée. Cela n'est pas notre affaire. Notre mission c'est de donner de la bonne information économique, de bonnes études économiques et sociales et de bons instruments d'évaluation de ces politiques. Cela est à la disposition du pays et pas uniquement. Nos données sont utilisées par les organisations internationales, par nos partenaires… Mais il n'y a pas que l'immédiat. Nous faisons aussi de la prospective. Nous avons fait de la prospective sur un certains nombre de secteurs : agriculture, tourisme, énergie… Nous en avons aussi fait sur la société sur les revendications, sur la femme, sur les jeunes, sur l'hygiène, sur l'emploi, sur la démographie, sur le changement climatique, sur l'impact de la mondialisation
…
L'objectif est de dire qu'il y a des décisions qui sont aujourd'hui prises. Nous expliquons leur impact dans vingt ans. Nous attirons l'attention sur les décisions qu'il faut prendre tout de suite pour ne pas être en difficulté dans vingt ans. C'est le cas par exemple dans le secteur de l'énergie nucléaire. Nous avons évoqué cela et nous avons dit qu'il faut agir tout de suite. Car pour avoir une centrale nucléaire il faut attendre quinze ans et peut être plus puisqu'il y a des éléments à prendre en compte : des travaux, des études, la formation, des accords… C'est la même chose pour le secteur du tourisme, l'agriculture… Nous avons défini les priorités. Dans différents secteurs, nos études ont servi à quelque chose.
 
Maintenant, nous proposons quelque chose beaucoup plus globale sur le Maroc : le Maroc de 2030. Nous réfléchissons à comment il va se trouver, quelles seront ses forces et ses faiblesses, les tendances lourdes qui vont émerger, leurs impacts, comment il faut les affronter, quels sont les défis qu'il faut relever…
Nous nous demandons si nous allons continuer à avoir des positions frileuses et catégorielles ou est ce qu'on va s'inscrire dans le cadre d'une refonte de nos actions et de nos approches ? Car, c'est le grand défi. Ce sont là des sujets de débat qui doivent être enrichis et qui doivent conduire à une prise de conscience de l'ensemble des composantes de la société pour qu'elles s'inscrivent dans les scénarii que nous appelons scénarii souhaitables.
 
Pouvez-vous nous parler de l'avenir du Maroc notamment en ce qui concerne la problématique de l'énergie et celle de l'eau. Avez-vous des études à ce sujet ?
 
Le Maroc a aujourd'hui un problème d'eau. Nous avons aussi un problème énergétique. Nous importons 96% de nos besoins en énergie. Il ne faut pas se fier à la baisse des prix que connaissent les énergies et les produits alimentaires aujourd'hui. Avec la progression de la consommation de l'énergie les prix du pétrole vont augmenter et pourront atteindre les 150 dollars le baril. Surtout qu'en ce moment de baisse des prix de l'énergie, les investissements dans les autres formes d'énergies risquent de s'arrêter parce que leurs prix ne sont pas compétitifs. D'un autre côté, nous devrons faire face aux changements climatiques. Ces changements auront des conséquences sur la réduction des ressources que ce soit au niveau de l'eau ou des ressources terrestres (forêts..)… D'un autre côté, nous sommes aujourd'hui une trentaine de millions nous allons devenir 38 millions habitants. Nous aurons beaucoup de jeunes à l'âge du travail. On doit leurs offrir des opportunités d'emploi. En parallèle, nous allons avoir un vieillissement auquel il faut faire face. Nous devrons donc affronter nos besoins démographiques et répondre à leurs exigences en terme de ressources et de moyens.
En même temps, nous devons faire face à l'expansion démographique des pays qui se trouvent au dessous de nous et qui vont venir chemin faisant vers d'autres destinations mais qui vont de plus en plus élire domicile chez nous.
 
Toutes ces données qui concernent l'énergie, la démographie… nous ne pouvons pas les ignorer maintenant et ne pas nous préparer pour y faire face. Car, tout faux pas aujourd'hui, aura des conséquences demain.
 
A cela, il faut ajouter d'autres changements. Il y a la montée de la femme qui, auparavant, arrivait rarement à des postes d'emploi et qui va, de plus en plus, y accéder. Il y a également les jeunes qui vont avoir de plus en plus de diplômes et qui seront plus ambitieux. De même il y a plus d'ouverture sur le monde. Il y a aussi une diversification idéologique et culturelle qui doit être sauvegardée dans le cadre de l'unité… Tout ceci, fait partie de l'étude de prospective que nous entreprenons.
 
Une question par rapport à la dernière grève des transporteurs. Personnellement, est-ce que vous étiez avec ou contre ?
 
Je ne suis ni contre ni pour.
 
 
Est-ce que le HCP a fait une évaluation du coût de ces journées de grève pour l'économie nationale ?
 
Nous n'avons pas les informations pour ce faire. Mais nous allons relever ces impacts d'une manière indirecte quand nous allons publier, par exemple, les données sur l'inflation au cours de ce mois. Nous allons relever des données aussi concernant le coût de la vie…Par contre, ce que nous aurions pu faire, mais nous n'en avons pas les moyens, c'est d'avoir le nombre de journées perdues, dans quels secteurs, voir l'impact de ces secteurs sur les autres, etc. Or, nous n'avons, sincèrement, pas les moyens de le faire. Par contre, je peux parler du travail que nous faisons s'agissant des points de conjoncture. Vous savez nous concevons tous les mois, l'indice du coût de la vie. A partir de fin juin et début juillet, nous allons sortir ce qu'on appelle l'IPC, l'indice du prix à la consommation. Il va avoir deux ou trois caractéristiques. Il va avoir une population de référence qui va couvrir tout le pays. Au lieu de neuf régions, nous allons couvrir 17 villes couvrant l'ensemble des régions. L'IPC comprend 500 articles et 900 variétés de produits (par exemple les tomates, il y en a plusieurs variétés). C'est-à-dire qu'il y avait auparavant 385 produits, on va avoir 500 et au lieu de 768 variétés nous allons avoir 900 variétés.
 
C'est donc plus performant ?
 
Oui, c'est plus performant. Ce qui est plus intéressant ce sont les nouvelles pondérations. On va prendre le panier à partir de l'enquête de 2007. Alors qu'auparavant on se basait sur les paniers de 2001. La deuxième chose, c'est que dans ce panier nous allons faire des pondérations. Car, on fait des pondérations. Dans un panier il faut savoir combien il faut donner aux céréales, aux produits de consommation, aux produits d'équipement,… On va les faire selon une nouvelle pondération sur la base de la structure de la consommation de 2007. Le troisième élément c'est que les prix vont être basés sur la nomenclature donnée par les Nations Unies. Ce qui est important, c'est que nous allons mettre tout cela sur le site et ce sera intéressant. Nous allons donner la possibilité à n'importe quel citoyen de faire ses propres pondérations et sa propre structure. C'est-à-dire qu'il y a plusieurs structures et des classes différentes. Chacun peut calculer son indice à partir de la structure de consommation et de la pondération qui lui convient. Il pourra faire son propre calcul de l'indice du coût de la vie par rapport à son propre revenu.
 
Qu'avez-vous à dire pour conclure ?
 
Pour conclure, j'aimerais dire que l'information économique est d'autant plus utile quand il y a une culture économique dans un pays. Nous essayons par tous les moyens de diffusion de ces études d'aider à diffuser cette culture. Mais reconnaissons qu'elle est faible dans notre pays. De telle sorte que l'information économique n'est utilisée et exploitée que par des institutions gouvernementales ou non gouvernementales, par l'extérieur… et très peu par les opérateurs de la vie économique et par les opérateurs de la vie sociale au Maroc. Elle l'est encore moins par les catégories sociale qui font de l'analyse économique. Alors c'est de là aussi que viennent les contestations des chiffres. Parce que les destinataires de nos informations statistiques les comparent souvent à leur environnement immédiat. Alors que l'environnement immédiat n'est jamais l'expression d'une situation globale d'un pays.
 
Il est évident que celui qui a deux ou trois de ses enfants qui sont en chômage et qu'on lui dise que le chômage a baissé de 13% à 9% il ne le comprendra jamais. Parce qu'il oublie qu'il est dans un pays où il y a 30 millions et qu'il y a des secteurs où l'on cherche de la main d'œuvre et on ne la trouve pas. Il oublie qu'il y a le monde rural et qu'il y a le monde urbain…
 
Donc, la responsabilité de la communication, presse écrite audiovisuelle et autre est d'autant plus grande. Je saisi cette occasion pour vous remercier de ce que vous faites dans vos trois organes de presse dans ce sens. Parce que nous avons besoin de connaître pour être optimistes. Car, l'ignorance est la source d'un pessimisme destructeur.
 
Il faut avoir une cohérence de vision entre tous les opérateurs socio-économiques du pays. Les avantages que nous procure la situation doivent nous inciter à investir beaucoup plus que consommer. Investir dans ce qui nous permettrait d'abord de limiter les effets de la crise.
 
Les rentiers au Maroc n'étaient pas toujours favorables à des évaluations de la performance, la compétitivité, les problèmes de l'inégalité. Ils voulaient continuer à vivre cachés.
 
Tous nos chiffres sont faits sur la base des normes internationales, d'enquêtes et non pas sur des spéculations. Reste une chose, à savoir les prévisions de la croissance, que nous basons sur des enquêtes trimestrielles que l'on rectifie au fur et à mesure.
 
Il ne faut pas se fier à la baisse des prix que connaissent les énergies et les produits alimentaires aujourd'hui. Avec la progression de la consommation de l'énergie les prix du pétrole vont augmenter et pourront atteindre les 150 dollars le baril.
 
L'information économique est d'autant plus utile quand il y a une culture économique dans un pays. Nous essayons par tous les moyens de diffusion de ces études d'aider à diffuser cette culture.
 
 Nous avons besoin de connaître pour être optimistes. Car, l'ignorance est la source d'un pessimisme destructeur. 

Propos recueillis Par Farida Moha. LE MATIN - 04.05.2009


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